dimanche 22 mars 2026

Au Sidratu'l-Muntahâ

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Pour la vingt-troisième demeure du Kawthar d'al-aqq :

« [ Massignon ] n'aimait pas ibn Arabî mais il y a à cela des circonstances atténuantes d'autant qu'il y a des musulmans qui partagent cette opinion et d'autant qu'il portait tout son amour sur al-Hallâj. [ Shuon ne s'étend guère sur ces circonstances atténuantes. ]

« J'ai regretté parfois d'avoir cessé mes relations avec lui sous la pression de René Guénon qui avait à son égard de singuliers préjugés. [ Shuon ne s'étend pas plus sur ces préjugés. ]

« J'ajouterait qu'il y avait chez Massignon une envergure humaine faite d'intelligence et de noblesse qui le plaçait bien au-dessus de certains métaphysiciens guénoniens dont l'arrogance aveugle montre la mesure de leur petitesse. »

Cf. Abd ar-Razzâq Yahyâ (2000) – Compte rendu du Hors Série de « Connaissance des Religions » sur Frithjof Shuon (1907-1998) – Olivier Dard citant Shuon sur Massignon (1999)

Pour Abd ar-Razzâq qui nous donne ici son interprétation des griefs, ce texte « passe vraiment toutes les bornes » [ celles des convenances auxquelles il consacre sa contribution personnelle ] :

« [ Massignon ] fait partie des rares personnages qui au début de ce siècle [ le XXe ] ont été appelés à jouer un rôle dans le « plan divin » lié à la manifestation de la fonction de René Guénon.

« Tout le secret de son cas et de sa carrière viennent de la façon dont il fut écarté  pour des raisons inhérentes à certaines « failles » de son individualité – à sa vocation initiale. »

Abd ar-Razzâq – lui aussi – parle par énigme mais Slimane Rezki nous rappelle en 2016 que Massignon fit partie de l'Entente pour l'union des peuples que Guénon créa en 1925 à la suite de son ouvrage consacré aux rapports entre l'Orient et l'Occident.

Guénon la laissa ensuite en déshérence après son départ pour l'Egypte et son installation définitive au Caire sous les oripeaux de son islamisme et c'est la seule « faille » à laquelle on puisse faire référence dans cette affaire.

Vâlsan aurait voulu lui faire un sort en transformant les Etudes traditionnelles en Sagesses islamiques mais Abd ar-Razzâq leur préféra « Sagesse et Tradition » avant de consacrer les éditions du « Turban Noir » à leur Califat muhammadien.

Abd ar-Razzâq pouvait bien reprocher à Frithjof Shuon de ne pas s'être enrôlé sous les étendards de ce Califat qu'il s'inventait puisque la « Maryamiyya » qui devait recevoir la Lumière de son « Dîn » n'était évidemment pas moins délirante.

Ni beaucoup plus que Massignon christianisant Hallâj ou que Guénon cherchant à faire entrer les trois castes traditionnelles de l'hindouisme avec leur caste primordiale dans un schéma théorique qui représentait les sept chakras et les cinq éléments.

Pour obtenir ce résultat (7 = 3 + 1), il suffisait d'avaliser l'existence d'une caste intermédiaire et celle d'une sous caste inférieure en distinguant les six premiers chakras d'un septième situé au sommet de l'axe vertébral.

Mais il y a néanmoins une perspective qui les sépare : Massignon cherchait à travers Hallâj à revivifier sa foi chrétienne tandis que Guénon s'invente un regard phénoménologique qui lui permet de se croire initié aux traditions qu'il emprunte : l'Islam, le Vedanta et le Taoïsme.

Ces emprunts nous restent infiniment précieux mais il ne nous viendrait pas à l'idée de solliciter à travers eux un témoignage chrétien pour lequel Shuon lui-même sollicité par Marco Pallis avouait n'avoir reçu aucun mandat.

Que Shuon ait été mandaté par Guénon  c'est au fond la thèse d'abd ar-Razzâq – ou par le Sheykh Ahmad al-Alawî  c'est celle à laquelle Michel Vâlsan a pu croire – ou par la Lumière du Christ en personne  c'est celle qui fut réfutée par la suite – n'y change rien.

Quand nous disons qu'abd ar-Razzâq s'invente un Califat muhammadien nous ne voulons pas dire qu'il n'y en pas un mais que celui-ci est précisément celui du Christ dans les similitudes bibliques et coraniques où il apparaît semblable à Adam et à David.

Quand Olivier Dard déclare que l'œuvre de Shuon poursuit celle de Guénon en l'approfondissant, il élude sa vertu en édulcorant son vice : il la dilate dans l'unité de sa transcendance sans lui donner les fondements que nécessiteraient son élargissement.

Cet élargissement partiel de notre point de vue se retrouve cependant dans l'apport de Michel Vâlsan qu'abd ar-Razzâq évoque à son tour et que Guénon aurait formulé dès 1937 en suivant le septénaire de l'ordre planétaire de la façon suivante :

1 - Hindouisme : Saturne pour « les traditions hindoues »

2 - Mazdéisme : Jupiter

3 - Judaïsme : Mars

4 - Lamaïsme : Soleil pour « le Bouddhisme tibétain » du « Mahayana »

5 - Taoïsme : Vénus pour « la tradition chinoise »

6 - Christianisme : Mercure

7 - Islamisme : Lune

Il ne manque que le Jaïnisme et le Bouddhisme originel pour la Tradition primordiale de ce plérôme identifiée par Guénon aux traditions hindoues bien que ce soit ici le Lamaïsme tantrique qui occupe avec le Soleil la position centrale qui lui revient.

Michel Vâlsan va rétablir cette perspective originelle en 1949 avec l'assentiment de son illustre prédécesseur qui acquiesce à ce bouleversement en reconnaissant la présence du Verbe primordial dans le Sud de l'Océan indien et jusqu'en Araucanie.

Ce qui n'empêche pas son disciple de voir le Bouddhisme sortir de l'Hindouisme et le Christianisme du Judaïsme. S'il faut qu'ils viennent de quelque part en dehors d'eux-mêmes, ce serait plutôt du Jaïnisme et du Mazdéisme qu'ils proviennent.

Mais puisqu'il était impossible d'attribuer au Bouddhisme un autre pôle planétaire que celui en rapport avec son nom  Buddha pour les Hindous ou Mercure pour les Romains – Guénon ne le prendra en considération qu'en le comparant constamment au christianisme.

Guénon étend ensuite cette comparaison au dieu Hermès que les Grecs identifie au Thot égyptien et au prophète Idris qu'il met en relation avec Hénoch puis au dieu Odin pour les Scandinaves qu'il identifie à Wotan pour les Germains.

Le tropisme hindou qui réduit son bouddhisme au tantrisme tibétain l'amène à identifier les deux derniers avatars de Vishnou au Christ et à son Retour qu'abd ar-Razzâq identifie ensuite à Chamba ou à Maitreya dans un accès de messianisme oriental.

Cf. Abd ar-Razzâq Yahyâ – Bouddhisme et Christianisme dans l'œuvre de René Guénon (2000)

Ce messianisme oriental situe Sri Kalki avec le Christ que Swami Prabhupada (+ 1977) comparait à Sri Krishna à la fin du cycle des dix avataras que la décade des âges du Manvantara identifie à son tours avec le dernier d'entre eux  le Kali Yuga.

Le dixième avatar  Sri Kalki  ne peut être que le Seigneur de la Terre devant lequel se tiennent les deux témoins de l'Apocalypse que la tradition orientale identifie au Roi du Monde et dont la figure historique la plus immédiate reste celle de Gengis Khan.

C'est par conséquent le premier avatar qui revient à la fin du cycle quand il s'identifie avec Sri Matsya à la Parousie du Christ ou au Mahdi  cette dernière figure s'identifiant à la précédente dans une tradition que le « tasawwuf » islamique attribue au Sceau des prophètes.

Bien que la Tradition primordiale de notre historiographie s'identifie ici au Jaïnisme, nous savons qu'elle s'actualise aussi pour chacun d'entre nous selon son degré dans une effusion de Vie, d'Amour et de Lumière quand elle s'identifie à l'Esprit.

Nous laissons là notre monture pour poursuivre notre ascension au-delà du Cèdre de la limite vers des contrées célestes indescriptibles.